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La Cisjordanie est-elle déjà en voie d’annexion par Israël ?
Podcast France Culture - Questions du soir
lundi 10 août 2026
Non loin de Gaza, et en parallèle du rejet par Israël du plan de paix américain, les attaques de colons israéliens illustrent l’accélération de la colonisation, tandis que l’ONU dénonce une violation du droit international. La situation peut-elle aboutir à une annexion de ces territoires occupés ?
Avec
- Benjamin Fiorini : Maître de conférences en droit privé et sciences criminelles à l’Université Paris 8 et secrétaire général de l’association Juristes pour le respect du droit international (JURDI)
- Claire Duhamel : Correspondante France 24 à Jérusalem et en Cisjordanie
- Alain Dieckhoff : Sociologue, directeur de recherche au Centre de recherches internationales de Sciences Po
Si nous parlons de la Palestine ce soir, c’est pour évoquer une actualité peut-être moins commentée que le rejet récent de l’accord de paix américain par Benjamin Nétanyahou. Non loin de Gaza, d’autres événements tout aussi tragiques plongent dans le chaos la Cisjordanie.
Depuis plusieurs années, et singulièrement ces dernières semaines, les attaques de colons israéliens se multiplient et ouvrent la voie à une accélération de la colonisation. Les violences de colons israéliens visant les Palestiniens en Cisjordanie occupée ont en effet marqué le mois de juillet, notamment après les affrontements déclenchés par une incursion de colons ayant causé la mort de quatre Palestiniens et de deux Israéliens dans les villages palestiniens de Tell et de Sarra au nord de la Cisjordanie le 24 juillet dernier.
Plusieurs ONG et associations pacifistes israéliennes, mais aussi le bureau des droits de l’homme de l’ONU, dénoncent ces violences croissantes.
Des violences qui ne relèveraient pas de cas isolés selon Amnesty International qui révèle dans son dernier rapport de juin 2026 une politique d’ampleur pour annexer les territoires palestiniens de Cisjordanie où quelque 500 000 Israéliens vivent dans des colonies illégales au regard du droit international, aux côtés d’environ trois millions de Palestiniens, particulièrement dans la zone C, sous contrôle israélien depuis la signature des accords d’Oslo II de 1995.
En cause notamment, la construction de nouvelles routes, d’infrastructures et d’avant-postes qui grignotent progressivement ce territoire.
Que se passe-t-il donc en Cisjordanie ?
Y a-t-il un risque d’annexion de ces territoires occupés ?
Des violences intensifiées
Pour Claire Duhamel, correspondante France 24 à Jérusalem et en Cisjordanie, la situation actuelle se comprend au regard des derniers événements deTell et Sarra, près de Naplouse : ils "ont relancé une spirale de violences qu’on voit au quotidien en Cisjordanie et qu’on couvre très régulièrement en tant que journaliste". Alain Dieckhoff, directeur de recherche au CNRS, abonde dans son sens et rajoute que la Cisjordanie fait face à une recrudescence de violences entre colons et Palestiniens, une situation qu’il qualifie de "guerre à bas bruit" qui s’opère à l’ombre de Gaza, mais aussi des affrontements au sud-Liban, et du conflit avec l’Iran. Il précise par ailleurs que ces violences impliquent certes l’armée, mais également "de plus en plus directement des colons" qui agissent une "certaine mansuétude de l’armée", elle-même souvent couverte par certaines figures politiques, comme le ministre des finances Bezalel Smotrich.
Tout cela participe ainsi selon lui au "développement de la colonisation". C’est en ce sens que Benjamin Fiorini, maître de conférences en droit à l’Université Paris 8, affirme que "ces violences-là ne sont pas uniquement le fait de colons extrémistes, elles sont le fait d’un système". Claire Duhamel précise par ailleurs que ces violences, qui peuvent amener à la mort de colons israéliens, comme cela a été le cas en juillet à Tell, amène le gouvernement à "construire et à légaliser des avant-postes", ces colonies israéliennes illégales non seulement au regard du droit international mais aussi au regard du droit israélien. Or, "ce sont ces différents types de colonies qui composent le système colonial qui régit à Cisjordanie", perçues aux yeux des soldats israéliens eux-mêmes comme faisant partie "d’une stratégie pour occuper le territoire".
Contrôle territorial et entraves à la circulation
Le quotidien des Palestiniens se définit par ailleurs par le contrôle territorial exercé par l’armée israélienne et les colons à travers des barrières, des checkpoints et la construction de nouvelles routes qui allongent les déplacements et rendent inaccessibles certaines zones. Claire Duhamel, présente sur place, déclare que les barrières jaunes incarnent "le symbole du post-7 octobre 2023". Disposées à l’entrée des villages et de la plupart des axes routiers, elles sont souvent ouvertes de manière aléatoire, sans soldats israéliens pour les ouvrir. Elles restreignent ainsi l’accès aux villages, aux ressources naturelles comme l’eau, et aux terres des palestiniens, ces derniers étant forcés d’effectuer des détours, allant jusqu’à plusieurs dizaine de kilomètres.
Son dernier reportage pour France 24 datant du 7 août dernier révèle à quel point ces barrières physiques entravent l’accès aux soins et au passage des ambulances. Pour Benjamin Fiorini, ces situations représentent "une violation flagrante à la fois du droit international et du droit international humanitaire".
La Cour international de justice a d’ailleurs rendu un avis le 19 juillet 2024 indiquant que "ce processus de colonisation était illégal à plusieurs endroits au regard du droit international" précise-t-il. Il rappelle par ailleurs que le "principe de droit à l’autodétermination du peuple palestinien" est également violé.
Annexion de fait, vers une annexion de droit ?
Benjamin Fiorini souscrit à une annexion de fait. Selon lui, le gouvernement israélien mène actuellement une politique qui vise à détricoter l’idée d’une solution à deux Etats, et ce alors même que la France a reconnu l’Etat de Palestine en 2025. Or, l’avis de la Cour internationale de justice de 2024 l’a rappelé : "les États, dont la France, ont une obligation de ne pas contribuer à maintenir une situation coloniale illégale". Selon lui, cela passe par exemple par le fait de cesser de "commercer avec les colonies israéliennes".
Ces colonies étant illégales, en continuant de commercer avec elles, "on promeut finalement et on perpétue cette situation illégale". Alain Dieckhoff s’aligne sur le principe d’une annexion de fait. Si certains Palestiniens peuvent selon lui réclamer une annexion de droit, à condition qu’elle leur confère un statut de citoyens à part entière, il rappelle par ailleurs que la situation actuelle est toutefois favorable au gouvernement israélien : "d’un côté l’occupation continue et les Palestiniens restent en dehors du système israélien ; de l’autre côté, les colons sont intégrés au système israélien comme s’ils étaient des citoyens ordinaires."
Claire Duhamel confirme cette idée. Elle ajoute qu’avant le 7 octobre 2023, certains Palestiniens de Cisjordanie occupée, ne croyant plus à l’idée d’un Etat palestinien, pensaient l’annexion de droit comme "souhaitable pour leur quotidien" si elle leur permettait d’avoir "plus de droits ou encore de pouvoir voyager à l’étranger". Selon elle, cette idée est de moins en moins présente, notamment depuis la guerre à Gaza. Les Palestiniens ne croient ni à un État palestinien souverain, ni au fait d’être rattachés officiellement à Israël : "c’est donc dans ce vide d’horizon politique que survivent la plupart des Palestiniens de Cisjordanie aujourd’hui."
Voir en ligne : Provenant du podcast Questions du soir sur France Culture
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