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Podcast France Culture - Le Cours de l’Histoire
De l’Algérie à la Guadeloupe, maintenir un ordre colonial
Série : Maintien de l’ordre, une histoire française
vendredi 23 octobre 2026
Dans les années 1950 et 1960, le gouvernement français assure un maintien de l’ordre colonial en Algérie et en Guadeloupe. Face aux mobilisations, les forces de l’ordre n’hésitent pas à tirer sur la foule pour réprimer les revendications. Une violence qui se solde parfois par des crimes d’État.
Avec
- Emmanuel Blanchard, Historien et sociologue
- Karine Sitcharn, Historienne
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement français renforce ses dispositifs policiers dans certains départements. C’est notamment le cas en Algérie française, département depuis 1848, ainsi qu’en Guadeloupe, départementalisée en 1946. Dans un contexte de montée des revendications nationalistes et indépendantistes, le maintien de l’ordre s’avère primordial afin d’assurer la domination coloniale française dans ces territoires.
L’historien Emmanuel Blanchard, auteur de Des colonisés ingouvernables. Adresses d’Algériens aux autorités françaises (1919-1939) (Presses de Sciences Po, 2024) précise que le maintien de l’ordre en Algérie française ne s’exerce pas uniquement lors de manifestations, mais aussi lors d’élections : "Un certain nombre de policiers sont associés aux fraudes électorales massives à partir de 1946, [quand] les élections de l’après-guerre ont montré que le parti indépendantiste était en situation d’envoyer la majorité des députés à l’Assemblée nationale."
Éteindre les velléités de contestation
Les forces de l’ordre présentes en Guadeloupe et en Algérie française sont les mêmes que dans l’Hexagone : gendarmerie mobile, compagnies de CRS, gardiens de la paix ainsi qu’une forte présence de l’armée. En Algérie française, plusieurs mouvements de contestation – en 1945, en 1947 ou encore en 1960 – se terminent par des bains de sang. Ce mode opératoire répressif est semblable en Guadeloupe. À chaque mobilisation sociale des ouvriers agricoles, les gendarmes tirent sur la foule.
Karine Sitcharn, autrice de Gouverner la jeunesse. De Gaulle et l’ambition impériale. 1954-1974. France, Algérie, Antilles (Gallimard, 2025), souligne que ces gendarmes ne sont pas originaires de Guadeloupe mais de métropole. L’historienne observe que les tueries d’ouvriers de la canne à sucre qui impliquent des gendarmes se déroulent souvent au mois de mars, période de récolte, quand les ouvriers réclament une augmentation de salaire : "On a une alliance entre le pouvoir économique représenté par les descendants de colons, les blancs créoles, [et] le pouvoir politique représenté par le préfet, qui soit laisse faire les gendarmes, qui peuvent tirer, soit même donne l’ordre de tirer."
17 octobre 1961, un massacre colonial ?
La violence des forces de l’ordre dans ces départements s’étend également à l’Hexagone. Le 17 octobre 1961, entre 20 000 et 30 000 Algériens et Algériennes défilent dans différents quartiers parisiens. Organisée par le Front de libération nationale (FLN), cette manifestation pacifique vise à dénoncer le couvre-feu discriminatoire instauré par le préfet de police Maurice Papon, le 5 octobre. Plus d’une centaine d’Algériens et d’Algériennes meurent sous les coups de matraque et sous les balles de la police parisienne. Certains corps sont jetés dans le fleuve de la Seine afin de faire disparaître les cadavres. Cette journée tragique s’inscrit plus largement dans la "lutte contre-insurrectionnelle" menée par la préfecture de police en 1961.
Alors que l’indépendance de l’Algérie se fait de plus en plus proche, cette opération vise à démanteler le FLN et à expulser les "indésirables" du territoire français. Selon Emmanuel Blanchard, "c’est parce que c’est une opération contre-insurrectionnelle que des personnes sont tuées – par la police, mais aussi par des groupes clandestins –, [que] des personnes disparaissent dans les centres d’internement et sont expulsées en Algérie, si bien que le bilan est impossible à faire."
La tragédie de Mai 67 en Guadeloupe
La politique de "pacification" menée par l’armée et la police française durant la guerre d’indépendance algérienne s’importe également en Guadeloupe. Face au développement du Gong, groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe, les préfets de police et les forces de l’ordre n’hésitent pas à choisir l’usage de la force comme réponse.
Karine Sitcharn rappelle l’importance des Antilles dans le schéma de puissance du général de Gaulle. Dans ce contexte, "tous les préfets qui passent en Guadeloupe ou en Martinique sont passés par l’Algérie, parce que l’on cherche des gestionnaires de crise capables de juguler toute velléité indépendantiste aux Antilles."
En mai 1967, une grève des ouvriers du bâtiment déclenche une émeute. Un jeune militant, Jacques Nestor, est tué par une compagnie de CRS, ce qui entraine une spirale de violences dans le département. La jeunesse guadeloupéenne s’en prend à tous ceux qui représentent le pouvoir colonial. Pour rétablir l’ordre, les forces de l’ordre, sous l’autorité du préfet Pierre Bolotte, tirent avec des mitraillettes. Le bilan des morts de Mai 67 – que la Commission d’information et de recherche présidée par Benjamin Stora qualifie de massacre – n’est à ce jour pas encore établi. Depuis plusieurs décennies, les historiens et historiennes œuvrent au travail de mémoire de ces crimes d’État.
Pour en savoir plus :
Emmanuel Blanchard est professeur de science politique à Cergy Paris Université, directeur de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye.
Ses publications :
- Des colonisés ingouvernables. Adresses d’Algériens aux autorités françaises (1919-1939), Presses de Sciences Po, 2024.
- Histoire de l’immigration algérienne en France, La Découverte, 2018.
- (avec Vincent Milliot (dir.), Vincent Denis, Arnaud-Dominique Houte) Histoire des polices en France. Des guerres de religion à nos jours, Belin 2020.
- La Police parisienne et les Algériens, 1944-1962, Nouveau Monde, 2011.
Karine Sitcharn est historienne, enseignante-chercheuse à l’université des Antilles. Elle est l’autrice de Gouverner la jeunesse. De Gaulle et l’ambition impériale. 1954-1974. France, Algérie, Antilles (Gallimard, 2025).
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